Le sujet du rejet de CO2 d’une centrale nucléaire revient souvent dans le débat public, parfois avec des chiffres contradictoires. La confusion vient d’un point simple : une centrale nucléaire rejette très peu de CO2 pendant la production d’électricité, mais son empreinte carbone ne se limite pas à cette seule phase. Pour la mesurer correctement, il faut raisonner en analyse du cycle de vie (ACV), c’est-à-dire intégrer l’extraction de l’uranium, la fabrication du combustible, la construction des installations, l’exploitation, le démantèlement et la gestion des déchets.
Dans ce cadre, le nucléaire est classé parmi les énergies bas carbone. Les ordres de grandeur les plus cités vont de 4 à 12 gCO2e/kWh, selon le périmètre étudié, le pays concerné et la méthodologie retenue. Ce niveau reste très inférieur à celui du gaz ou du charbon, et proche de celui de l’éolien ou de l’hydraulique.
Une centrale nucléaire rejette-t-elle du CO2 ?
Une centrale nucléaire ne brûle pas de combustible fossile pour produire de l’électricité. La chaleur nécessaire vient de la fission de l’uranium 235, et parfois du plutonium 239 dans certains combustibles. Cela change tout sur le plan climatique : pendant le fonctionnement, il n’y a pas de combustion de charbon, de gaz ou de fioul, donc pas de gros rejets directs de CO2 comparables à ceux des centrales thermiques à flamme.
Le panache visible au-dessus des tours aéroréfrigérantes alimente souvent une idée fausse. Ce qui sort de ces installations est principalement de la vapeur d’eau, pas un nuage de dioxyde de carbone. Cela ne signifie pas que le nucléaire est sans impact environnemental, mais cela signifie que la question du rejet direct de CO2 doit être traitée avec précision.
Pourquoi les émissions directes pendant le fonctionnement sont quasi nulles
Le fonctionnement d’une centrale nucléaire repose sur une réaction nucléaire, pas sur une combustion. Dans une centrale à charbon ou à gaz, le CO2 est produit au moment même où le combustible est brûlé pour générer de la chaleur. Dans une centrale nucléaire, cette étape n’existe pas.
Les émissions directes liées à la production d’électricité sont donc quasi nulles. C’est la raison pour laquelle le nucléaire est souvent mobilisé dans les stratégies de décarbonation du mix électrique. Cet avantage explique aussi pourquoi l’électricité française affiche une intensité carbone relativement faible, avec environ 45 gCO2/kWh en 2020, contre 102 gCO2/kWh au Danemark, 144 gCO2/kWh en Espagne, 290 gCO2/kWh aux Pays-Bas et 300 gCO2/kWh en Allemagne, selon Polytechnique Insights.
Pourquoi on parle d’empreinte carbone et pas seulement de rejets
Limiter l’analyse aux seuls rejets pendant l’exploitation donnerait une image incomplète. Pour évaluer l’impact climatique réel du nucléaire, les études utilisent l’analyse du cycle de vie, une méthode normalisée par les normes ISO 14040-44 et, pour la revue critique, ISO/TS 14071.
L’ACV comptabilise les flux de matière et d’énergie depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la gestion de fin de vie. Pour une centrale nucléaire, cela inclut notamment :
- l’extraction du minerai d’uranium,
- sa conversion et son enrichissement,
- la fabrication du combustible,
- la construction des bâtiments et équipements,
- l’exploitation des réacteurs,
- le démantèlement,
- la gestion des déchets radioactifs et du combustible usé.
C’est pourquoi on parle davantage d’empreinte carbone que de simple rejet de CO2.
Combien de CO2 émet une centrale nucléaire par kWh ?
Les chiffres les plus sérieux convergent vers un constat clair : le nucléaire émet très peu de CO2 par kWh à l’échelle de son cycle de vie, même si les résultats précis varient selon les sources.
Les ordres de grandeur retenus : 4, 6 ou 12 gCO2e/kWh
Plusieurs références sont régulièrement citées en France et à l’international :
- EDF indique 4 g de CO2 par kWh pour son parc nucléaire en exploitation en France, sur la base d’une étude portant sur le parc en 2019.
- La SFEN mentionne un niveau de moins de 4 g éq. CO2/kWh pour le nucléaire français.
- L’Ademe retient un ordre de grandeur de 6 gCO2/kWh.
- Le GIEC, cité par la SFEN, donne une valeur de référence de 12 g éq. CO2/kWh pour le nucléaire au niveau international.
- D’autres comparatifs affichent 0,006 kgCO2e/kWh, soit 6 gCO2e/kWh.
Ces valeurs sont faibles à l’échelle du secteur électrique. Elles placent le nucléaire parmi les productions les moins carbonées disponibles aujourd’hui.
| Source | Valeur annoncée | Périmètre |
|---|---|---|
| EDF | 4 gCO2/kWh | Parc nucléaire français en exploitation, étude sur 2019 |
| SFEN | Moins de 4 gCO2e/kWh | Nucléaire français |
| Ademe | 6 gCO2/kWh | Ordre de grandeur ACV |
| GIEC | 12 gCO2e/kWh | Référence internationale |
Pourquoi les chiffres diffèrent selon EDF, l’Ademe et le GIEC
Ces écarts ne veulent pas dire qu’une source est fiable et l’autre non. Ils traduisent surtout des différences de périmètre et de contexte. La SFEN rappelle que les résultats varient selon :
- la méthodologie utilisée,
- le pays étudié,
- les méthodes d’extraction et d’enrichissement de l’uranium,
- l’empreinte carbone des matériaux de construction,
- la stratégie de gestion des matières radioactives.
L’étude EDF porte sur le parc nucléaire en exploitation en France. Elle a été réalisée selon une méthodologie normée et relue par un panel d’experts indépendants, qui a jugé les résultats adéquats et crédibles. Le champ d’étude présenté par la SFEN intègre les données du parc en 2019, avec 34 réacteurs de 900 MW, dont 22 moxés.
Le chiffre du GIEC est plus large. Il vise un niveau international, donc il peut intégrer des contextes où l’électricité utilisée pour enrichir l’uranium est plus carbonée, ou des chaînes industrielles moins favorables qu’en France.
Comment se calcule l’empreinte carbone d’une centrale nucléaire sur tout le cycle de vie
Le calcul repose sur l’ACV, un outil désormais central dans l’évaluation environnementale des filières énergétiques. Son intérêt est de sortir d’une vision partielle centrée uniquement sur la phase de production.
Ce que comptent vraiment les études ACV
Une ACV recense l’ensemble des intrants et des émissions associés à un système de production. Pour une centrale nucléaire, cela comprend les matériaux mobilisés, l’énergie consommée, les transports, les opérations industrielles, les besoins de maintenance et les traitements de fin de vie.
Cette méthode ne se limite pas au changement climatique. EDF précise d’ailleurs que son étude couvre aussi 9 autres critères d’impact environnemental. Parmi eux, l’épuisement des ressources, très lié à la consommation d’uranium, ou encore les radiations ionisantes, influencées notamment par le carbone 14 émis dans l’air lors du traitement du combustible usé et de la production d’électricité.
Les principales étapes prises en compte : extraction, combustible, construction, exploitation, démantèlement, déchets
Les grandes étapes prises en compte dans une ACV nucléaire sont les suivantes :

- Extraction de l’uranium, souvent hors de France, notamment au Canada, au Kazakhstan et au Niger.
- Transformation du minerai, conversion, enrichissement et fabrication du combustible.
- Construction de la centrale, avec un usage massif de béton, ciment, acier et équipements industriels.
- Exploitation, maintenance, consommations auxiliaires, traitements associés au fonctionnement courant.
- Démantèlement ou déconstruction des installations en fin de vie.
- Gestion des déchets radioactifs et du combustible usé.
Selon EDF, les phases amont du cycle représentent 57 % de l’indicateur changement climatique. L’étape de production représente 28 %, la construction 16 %, l’exploitation 9 %, la déconstruction 3 %, tandis que la part spécifique des déchets est présentée comme faible dans le cycle de vie de l’électricité nucléaire EDF.
D’où viennent les émissions de CO2 du nucléaire ?
Le nucléaire émet peu de CO2, mais il n’est pas neutre. Ses émissions viennent surtout d’activités industrielles indirectes, plus que du cœur de la production électrique.
Les rejets indirects liés à l’extraction et à l’enrichissement de l’uranium
La première source d’émissions se situe en amont. L’uranium doit être extrait, transporté, transformé, enrichi, puis fabriqué en combustible. Ces opérations consomment de l’énergie et mobilisent une logistique internationale.
La France ne dispose plus de mine d’uranium en activité depuis le début des années 2000. Le minerai est importé, notamment depuis le Canada, le Kazakhstan et le Niger. Ce point alimente d’ailleurs le débat sur l’indépendance énergétique. Sur le plan carbone, l’impact dépend beaucoup du mode d’extraction, de la qualité du minerai, du mix électrique utilisé pour l’enrichissement et des distances de transport.
Le poids de la construction et des matériaux des centrales
Une centrale nucléaire est une infrastructure lourde, construite pour durer longtemps. Cette longévité répartit les émissions sur de très grands volumes d’électricité produits, mais la phase de construction reste significative.
Selon EDF, la construction représente 16 % de l’indicateur changement climatique. Les principaux contributeurs identifiés sont :

- le ciment, pour 6 %,
- l’acier non allié, pour 3 %,
- le fer à béton, pour 2 %.
Ces chiffres montrent que l’empreinte carbone du nucléaire dépend aussi de la façon dont les matériaux sont produits, transportés et intégrés au chantier.
La part de l’exploitation, du démantèlement et de la gestion des déchets
L’exploitation représente 9 % de l’indicateur changement climatique selon EDF. Cette part inclut les besoins courants de fonctionnement, la maintenance et diverses opérations techniques associées au parc.
La déconstruction compte pour 3 %. Quant à la gestion des déchets, sa contribution au seul indicateur carbone est décrite comme faible dans le cycle de vie étudié par EDF. Cela ne veut pas dire que le sujet des déchets est secondaire sur le plan environnemental ou sociétal. Enercoop rappelle, par exemple, les enjeux liés aux matières et déchets radioactifs, aux rejets d’eaux chaudes, aux rejets chimiques et radioactifs et aux conséquences d’éventuels accidents.
Le débat public dépasse donc largement la seule question du CO2. Le nucléaire est peu émetteur en gaz à effet de serre, mais il pose aussi des questions de sûreté, d’usage de l’eau, de gestion du combustible usé et d’adaptation au changement climatique. Enercoop souligne à ce titre la vulnérabilité des centrales face aux sécheresses, aux fortes chaleurs, à la baisse du débit des fleuves et à la hausse de la température de l’eau, qui peuvent provoquer des ralentissements ou des arrêts de production.
Le nucléaire émet-il plus ou moins de CO2 que le charbon, le gaz, l’éolien ou le solaire ?
Sur le terrain climatique, la hiérarchie est nette. Le nucléaire émet beaucoup moins de CO2 que les énergies fossiles, et il se situe dans le même ordre de grandeur que les autres filières bas carbone.
| Source d’électricité | Émissions ACV |
|---|---|
| Nucléaire | 4 à 12 gCO2e/kWh selon les sources, souvent 6 gCO2e/kWh |
| Hydroélectrique | 6 gCO2e/kWh |
| Éolien terrestre | 14,1 gCO2e/kWh |
| Éolien en mer | 15,6 gCO2e/kWh |
| Solaire photovoltaïque | Environ 25 à 44 gCO2e/kWh selon l’origine des panneaux |
| Gaz naturel | 243 gCO2e/kWh |
| Centrale à gaz | 418 gCO2e/kWh |
| Centrale au fioul | 730 gCO2e/kWh |
| Centrale à charbon | 1058 à 1060 gCO2e/kWh |
La SFEN retient par exemple :
- nucléaire : moins de 4 gCO2e/kWh pour le parc français,
- gaz : 418 gCO2/kWh,
- charbon : 1058 gCO2/kWh,
- éolien : environ 10 gCO2/kWh,
- solaire photovoltaïque : environ 30 gCO2/kWh.
Le contraste avec les fossiles est massif. Une centrale à charbon émet des dizaines à des centaines de fois plus de CO2 qu’un moyen de production bas carbone. Planète Énergies rappelle d’ailleurs qu’une centrale à charbon émet 80 fois plus de CO2 qu’un parc éolien par kWh.
Dans le cas français, cet avantage carbone s’inscrit dans un mix où le nucléaire garde une place dominante. En 2019, il représentait 70,6 % de l’électricité produite en France, contre 21,5 % pour les renouvelables et 7,9 % pour les énergies fossiles. En 2025, sa part est indiquée à 68,1 % par FNE, un niveau en retrait par rapport aux pics de plus de 75 % atteints depuis les années 1990. Cette baisse récente a été liée à des retards de maintenance après la crise Covid et aux problèmes de corrosion sous contrainte apparus en octobre 2021.
Sur le fond, deux idées peuvent coexister sans contradiction. D’un côté, le nucléaire est bien une énergie très faiblement émettrice de CO2 à l’échelle de son cycle de vie. De l’autre, cela ne règle pas à lui seul les débats sur les délais de construction, les coûts, la gestion des déchets, l’eau, la dépendance à l’uranium importé ou la place à donner aux renouvelables. Le bon réflexe consiste donc à utiliser le bon indicateur pour la bonne question : les rejets directs pour parler du fonctionnement, l’ACV pour parler du climat, et une approche plus large pour juger la place du nucléaire dans la transition énergétique.





